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La grande composition de Pablo Picasso "La Paix" inspira ce poème. 
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Musée Vallauris

A Pablo Picasso

 

Bronzée par les galets

La nageuse émerge et l’horizon s’éloigne

Quel amour faut-il qu’on invente

Pour délivrer les épaules à fleur d’eau

 

Déjà

Tu dépouilles l’antique limon

La malédiction de naître

 

Hors des écorces mortes

Resplendit ta nudité solaire

Au bord des maïs murs

 

Tu entres d’un greffon vivace

Le chêne foudroyé de Guernica

La rempe des temps déserts

 

Et tu remontes au-delà de la nuit

Au-delà des falaises vendangées

Et des seigles brulés

 

Rien que la poussière des saules

Rien que le vent sur tes chevilles

 

Par les amples escaliers d’eau douce

Qui ruissellent quand nos mains s’ouvrent

Sur le socle calciné des steppes

 

L’été prend la saveur des menthes

L’hiver éclate sous la cendre

Avec l’odeur des châtaignes rousses

 

Pierre angulaire des saisons

Ta nuque pensive

 

Tu élargis ton signe

Comme au soliveau de sel

Arraché du fond des mines

Qui résistes aux marées

 

Entre les silex

Affûtés sous les torrents

C’est encore l’âge du feu

 

Il ressuscite dans ton souffle

Il prend son envol

Au-delà des fumées

Au-delà des jetées

Dans la profondeur des soutes

 

La nuit couleur de chacal

Qui flairait la pente des marais

La nuit s’est circonscrite

Au bel oiseau de flamme

Elle s’y brule les griffes.

 

La vie clairvoyante abandonne

Les chauves-souris

Dans la grotte magdalénienne

Sous le béton froid des blockhaus

 

Le soleil ouvre un tournesol

Au seuil de ma maison

 

J’ai vu fuir sur l’arbre de vie

Le serpent noir de la douleur

Qui se nouait aux entrailles

 

La femme ouvre comme un fruit mûr

Son corps où le printemps a germé

Elle enfante bouche à bouche

avec la joie farouche

 

La fraîcheur de ses cils sur la paix du monde

L’hirondelle sur la mer

 

Une débâcle de tendresse

La courbe nue

 

La neige en feu des printemps

Comble sa poitrine

La berge étoilée d’esturgeons et de jasmins

Et tout l’amour

Y prennent source

La nuit d’août sa coulée d’astres naissants

 

J’ai oublié aux terrasses

La balance romaine des étés

La palanche qui sciait l’épaule

Quand les deux seaux de la misère

N’avaient pas de fond

 

Et le cheval aveugle

Dans le brancard des norias

 

Étalon belle-face

Un rameau de clarté sur le front

Tu déterres les sources du ciel

Et l’eau sous la pulsation de l’herbe

 

Ton galop torrentiel

Brûle d’éclairs les travées de l’espace

Les silex de bitume

 

Bel étalon sans œillères

Une étoile au chanfrein

Tu sais les départs courbatus les forages

L’aube sans frein ni barrière

La bride abattue des horizons

 

La vie monte

Il n’est pas de sang plus chaud

Que celui de l’oiseau

Il rend l’air libre

 

Le beau temps monte irrésistible mercure

Toi qui soulèves les semailles

Bon cheval dont la crinière écume

Quelles marées t’ont polie les genoux

Quelle vague donne au versoir

Son rythme d’étrave

 

A ras de terre et des fumeterres pourpres

Quel vent de découverte

Traverse à pleine voiles

Les charrues navigatrices

 

La blancheur des cascades

A traversé le basalte

Pour atteindre la mer

 

Il y aura des jardins sur la côte

Sans murs ni tessons coupants

Des jardins de cigales

Entre les mains du soleil double

 

Voici l’oranger un vivier d’astres

Un puits de ciel dans le mistral

Les soleils y tournent leur plain-chant

Qui dissout les latitudes

 

Leur bouche d’or était le sceau

Des fontaines perdues

Qui vont sourdre aux garrigues

 

Leur bouche d’or était le sceau

De l’amour interdit

Qui déchire son voile

Son visage est plu nu que le jour

 

La rumeur du sang déferle

A la crête des vagues

Sans y jeter d’anneau tu ruisselles

Dans leurs cheveux assombris d’iode

Tu chevauches leur ventre écartelé d’astres

 

Tu prends le pouls des profondeurs

Tu sens fuir entre tes bras

La houle des nageoires

Sous tes paupières baissées

Les déchirures d’outre-mer

 

La vie monte

Ton corps dénude à travers les algues

Ses articulations poignantes

Les pieds dans la vase

Tu cambres ton rythme ascendant

Ton désir végétal vers le jour

 

La vie monte

Le printemps va briser les calcaires de l’œuf

Quelle épure d’aile

Creuse la fuite du vent

S’infléchit avec la vague

Sous un nid de goéland

 

Le sommeil coulait avec les fleuves

La lumière naissait

Dans les yeux glauques des pieuvres

Dans l’arbre bleu du corail

Où veillent des phosphorescences voraces

 

Le silence est si lourd entre les boues foncières

Contre les sondes

                                    des paupières

                                                                       toujours ouvertes

J’ai réchauffé mon corps à l’étoile de mer

Unique chaleur rouge

                                    dans les profondeurs vertes

 

Tu émerges

De l’hiver abyssal où rêvent les gorgones

Voici que s’éloignent les madrépores

Et la flottaison des éponges

Toutes les fleurs jamais vues

Qui se fermaient sous ta main

 

Voici se détendre le silence rythmé

Où les bulles de ton souffle

Avaient la densité des perles

 

Entrouvrir les lèvres

C’était mourir entre les poissons parallèles

 

 

 

Tu émerges

Chevelu de courants de varechs

Quel goût de ciel au cœur te raidit les genoux

 

Déjà ton sang se réchauffe

Et bat doucement dans la veine des tempes

 

Bouquet des profondeurs marines

Les pensées te couronnent

 

Tes bras tant qu’ils peuvent

Ouvrent sur l’océan

Le sextant bleu des horizons

Quels durs soleils t’arrimant sur la rive

Te jettent les pieds nus

Par les chemins de salicornes

Les rochers roux de saxifrages

 

Quel sanglot profond prolonge dans ta chair

Le déhanchement salé des eaux-amères

 

L’oranger aussi est venu sur la mer

Et le frangipanier

La grenade violente

 

L’oranger aussi est venu sur la mer

La main sur la margelle élargie de scolopendres

Sens-tu battre entre tes cils

Tous les parfums à vivre

 

Tu prends la nuit magnifique rivage

De sa haute chevelure à ses pieds sous les vagues

Les étoiles clouent

Leurs belles cordes verticales

 

Tu prends l’immense harpe

Tu joues la vie ton rêve

Ton amour à fleur d’eau

 

L’oranger aussi est venu sur la mer

Tu joues ton âme

 

(Juin 1953)

L'association "Les ami·e·s de Juliette Darle", ainsi que les ayants droit de Juliette Darle

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